lundi, 27 février 2012
FERMETURE POUR TRAVAUX
L'Arcamonde se rénove et s'embellit.
Réouverture AUSSI VITE QUE POSSIBLE avec une énorme surprise pour les fans de Frans Bogaert !!!
12:18 Publié dans Le journal de l'Arcamonde | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : arcamonde, surprise
lundi, 20 février 2012
Dernier soupir
Tout avait commencé au retour d’une pause hivernale durant laquelle le magasin était resté fermé plusieurs jours. Raisons familiales en ce qui me concernait, motifs inavoués pour ma cachottière d’assistante. Une fois le rideau de fer levé, nous constatâmes que le chauffage était tombé en panne pendant notre absence. Il régnait sur nos bibelots un froid de glacière, deux ou trois degrés pas plus. J’investis aussitôt le tableau électrique pour réparer les dégâts et alimenter à nouveau nos radiateurs. Tandis que je m’employais à vérifier fusibles et différentiel, Lauren poussa un « ça alors ! » sonore du fond de la boutique. Je m’empressai de la rejoindre. Ma collaboratrice était figée, bouche bée, devant un buste de marbre représentant je ne sais quel
Adonis. Ce n’était pas ce charmant minois sculpté qui avait pétrifié Lauren, mais le spectacle étonnant qu’il offrait. Dans l’air glacé de la boutique flottait un peu de buée à la hauteur de ses narines, comme si l’éphèbe de pierre respirait pour de bon, condensant dans le froid cette vapeur impossible. Bien qu’intrigué, je trouvais suffisamment de présence d’esprit pour plaisanter de la situation. Je rappelai à Lauren lui avoir répété qu’à la question «Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?» il fallait répondre oui sans la moindre hésitation. Elle en avait ce jour-là une preuve supplémentaire. « Il se peut qu’il y en ait d’autres qui s’époumonent ainsi, ajoutai-je même. »
Lauren prit cette boutade au sérieux. Elle inspecta la boutique en tous sens, à la recherche d’autres halos de buée. Elle recensa en effet plusieurs souffles suspects : l’un sortant d’une huile sur toile représentant une couturière au travail, un autre d’un massif cerf de bronze, quelques-uns de différents masques exposés dans le Méandre. Uniquement des articles qui se languissaient chez nous depuis plusieurs années. Lauren n’était pas du genre à admettre sans regimber ce genre de fantasmagorie, mais elle me parut à cet instant prête à accepter l’improbable : à ses yeux, L’Arcamonde était bel et bien hanté. L’air amusé que j’adoptai tandis qu’elle déballait ses craintes ne fit que l’exaspérer.
« Comment pouvez-vous trouver cela divertissant ? s’égosilla-t-elle. À moins qu’il ne s’agisse d’une facétie de votre part, bien sûr… » Je l’assurai aussitôt qu’elle n’était pas victime d’une de mes plaisanteries. En réalité, j’avais bien une explication à lui proposer, mais je redoutais qu’elle ne lui parût encore plus invraisemblable que le reste. Je tentai néanmoins de lui dévoiler la source de ces vapeurs douteuses. Il y avait quelques années de cela, un fidèle client du magasin n’avait un jour pris à part. C’était un ancien professeur de droit, déjà fort pris par l’âge, du nom de Geert Verbroeckhoven. Il m’avait tiré par la manche jusque dans le recoin le moins éclairé du magasin, avec les gestes évasifs et la voix assourdie du pire conspirateur. Il me présenta alors un curieux petit dispositif. Celui-ci était constitué d’un flacon de cristal couronné d’une poire à aspirer et muni d’un tube souple se terminant par un embout buccal analogue à ceux que les scaphandriers se calent entre les incisives. « Il s’agit d’un ultimoscule. » murmura-t-il entre les dents qui lui restaient. Face à mon étonnement, il m’expliqua que ce terme résultait de la contraction de l’expression latine ultimum osculum, à savoir le dernier baiser. Il me rappela que chez les Romains, les rites funéraires en vigueur imposaient aux héritiers mâles de recueillir sur les lèvres des mourants l’ultime soupir que ceux-ci exhalaient. Il fallait éviter que l’anima de la famille ne s’évapore dans les airs. Dès que l’héritier chargé de veiller son patriarche agonisant sentait monter le dernier souffle – il paraît que cela se perçoit aussi aisément qu’un éternuement qui se prépare… -, il approchait sa bouche de celle du bientôt défunt, et gobait à la volée l’âme de celui-ci en train de s’échapper. Certains esprits superstitieux, bien des siècles plus tard, avaient adopté ce rituel douteux, tout en en perfectionnant la technique. On avait ainsi inventé cet ultimoscule destiné à effectuer avec plus de commodité – et moins de morbidité – cette opération pneumatique.
Geert Verbroeckhoven m’assura que le flacon qu’il tenait en mains était ainsi gorgé de l’haleine de ses ancêtres. Il me réclama alors comme le plus grand des services de veiller personnellement à recueillir son propre dernier soupir : il n’avait aucun parent qui pût ou souhaitât se charger de cette besogne. Il allait me confier sa fiole et quand il sentirait son heure venir, il me ferait appeler par l’assistante de vie qu’il employait à plein temps mais qui se refusait pourtant à l’assister dans ses derniers instants. Je ne reçus jamais cet appel. J’appris bien des mois plus tard que mon client était passé sous un tramway à Bruxelles et qu’il avait relâché son ultime souffle au grand vent qui balayait ce jour-là la Rue Royale. Je remisai donc l’ultimoscule parmi les articles d’Arcamonde interdits à la vente, de peur qu’une cliente inconséquente n’aille remplir de Chanel le flacon où flottaient tous les derniers soupirs de la famille Verbroeckhoven. J’appris à Lauren que lors d’un rangement un peu trop enfiévré, j’avais laissé échapper la précieuse burette. Celle-ci s’était brisée au milieu de la boutique, laissant se répandre un peu partout son vaporeux contenu. Je supposais donc que ces souffles orphelins avaient jugé bon de trouver refuge auprès de certains de nos articles qui présentaient visage humain : statues, portraits, masques, et qu’ils s’y étaient fixés avec un vain espoir de réincarnation. Le froid polaire de cette journée de panne venait de nous dénoncer leur présence.
Lauren me contempla d’un air ébahi, ne sachant si elle devait considérer cette histoire comme une galéjade supplémentaire de ma part ou comme l’un de ces doux mystères qui faisaient depuis toujours le charme de L’Arcamonde. Puis elle se précipita pour remonter du sous-sol une énorme dame-jeanne
. Quand je lui demandai l’usage qu’elle comptait en faire, elle me déclara tout net qu’il faudrait bien un aussi vaste cruchon pour recueillir le dernier soupir d’un fieffé fabulateur comme moi.
Hervé Picart
© Le Castor Astral, éditeur / février 2012
10:08 Publié dans Les chroniques de l'antiquaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arcamonde, antiquaire, soupirs, mort
lundi, 13 février 2012
Dans l'oeuf
Beaucoup de mes amateurs de babioles se passionnent pour les œufs, qu’ils soient de porcelaine ou d’ivoire. Lauren prétend que cet intérêt un peu puéril procède d’une frustration de secrets. De même qu’on se demande ce qu’il y a dans une noix, de même l’on s’interroge toujours un peu sur le mystère qui gîte sous la coquille, quelle qu’en soit la matière. L’œuf est par définition réceptacle et promesse. Je lui ai donc consacré une vitrine entière dans ce détour de boutique que mon assistante a baptisé le Méandre. J’y ai rassemblé toutes sortes de spécimens entre ovale et ovoïde : en cloisonné, en faïence, en bois ouvragé d’Asie ou en cristal de Murano,
œufs de Fabergé, œufs gigognes, œufs sabliers. L’endroit attire plus d’un collectionneur. J’y ai même exposé un jour une rareté exquise: une huile sur toile miniature, dans un joli cadre doré, représentant uniquement un coquetier bien rempli, en attente sur un coin de table. La cherté de la chose provenait de ce que cette peinture minuscule était signée Nicolas Poussin. L’œuf de Poussin! C’était un monument d’ironie, rivalisant sans peine avec le « Ceci n’est pas une pipe. » de Magritte.
Mon présentoir s’enorgueillit depuis peu d’un autre article exceptionnel. Il s’agit d’un œuf mappemonde réalisé par Johannes Blaeu, le fameux cartographe hollandais, fils du Willem du même nom. Les globes terrestres et les planisphères réalisés par ces maîtres étaient considérés au XVIIe siècle comme d’authentiques chefs-d’œuvre, à l’égal des toiles des plus grands peintres, si bien que les bourgeois d’Amsterdam et d’Anvers se disputaient l’honneur de les exposer dans leur salle à manger. Peut-être en hommage à Christophe Colomb qui sut à la fois poser un œuf d’aplomb et le pied aux Antilles, Blaeu a reproduit sur cette coquille, avec une minutie admirable, les contours des continents. J’ai reconstitué sa méthode de travail. Le géographe avait choisi un œuf d’oie, pour sa blancheur supérieure à celui de la poule, et pratiqué un trou au sommet afin d’en aspirer le contenu. Il l’avait après cela rempli de sable fin pour le consolider de l’intérieur. Il avait ensuite obturé l’ouverture en collant dessus un cercle de feutrine, puis une rondelle de bois qui servirait de socle pour exposer l’objet. Une fois qu’il eut peint sa carte à l’encre noire avec un pinceau mince, il enduisit l’ensemble d’une laque vernissée transparente, pour solidifier l’extérieur de la coquille cette fois. L’objet dûment signé valait une fortune, tant en raison de son âge respectable que de la réputation de son auteur. Quelques recherches en Hollande m’ont appris que Blaeu avait l’habitude de peindre ce genre de mappemonde miniature à l’intention de ses enfants, pour leur donner le goût de son art, et les inciter ainsi à assumer sa succession.
Une chose me perturbait toutefois: les terres figurées sur cette mappemonde correspondaient fort peu à la forme de nos continents. Lauren a opposé à mes doutes qu’à l’époque l’on se faisait des idées encore fort imprécises de notre géographie, du fait de relevés topographiques approximatifs. Cela me m’a guère convaincu: l’on aurait au moins dû identifier une Europe crédible. J’ai alors eu l’intuition que ce qui était représenté là était non la surface de la Terre, mais la reproduction d’un archipel. Un autre détail me poussa à persister dans cette idée: l’une des îles supposées portait une petite croix de Saint André, comme si l’on avait voulu y signaler un emplacement primordial. Me rappelant que Blaeu dédiait cet objet à ses enfants, j’ai alors émis l’hypothèse que tout cela participait d’un jeu: une sorte de chasse au trésor. Les chérubins devaient sans doute retrouver sur les cartes de papa les îles ainsi représentées. Une sorte d’initiation ludique à la géographie. Le premier qui trouverait l’emplacement précis obtiendrait une récompense, le trésor en question. J’ai donc repris la partie à mon compte, cherchant dans mes atlas anciens à quel archipel correspondaient ces contours. Je me suis assez vite rendu compte que cela n’avait rien d’évident.
Lauren ne s’est pas privée de se moquer de mes efforts, susurrant que j’avais l’air de couver quelque chose, espérant que mes efforts n’avorteraient pas dans l’œuf, prétendant que ce casse-tête me donnait le teint brouillé, les idées à la coque et le regard mollet. La bave de la blanche colombe n’atteint pas le crapaud… C’est pourtant mademoiselle qui m’a tiré d’embarras lorsqu’elle m’a invité à utiliser le mire-œuf
de la vitrine pour sonder les mystères de cette coquille. J’ai allumé la bougie, placé l’œuf sur son reposoir, face à la lentille, et examiné à contre-jour la carte de tous les mystères.
« Eh, cette coque est plus bondée que le métro de Tokyo à six heures, a gloussé Lauren dans mon dos. Je n’ai jamais vu autant de jaunes dans un seul œuf ! ». En mirant ainsi le coco des enfants Blaeu, on apercevait son contenu comme sur une radiographie. Plusieurs petites boules sombres s’y détachaient de la matière plus claire du sable. J’ai filé au laboratoire et passé cela aux rayons X. L’analyse m’a démontré que les billes en question étaient des perles, cinq en tout, d’une taille honorable. Elles avaient certainement été glissées à l’intérieur par le trou d’origine, en même temps que le sable qui les empêchait d’y rouler. Je n’ai pu qu’admirer la subtilité du tour joué par le géographe à ses petits: la croix indiquait pour de bon l’emplacement du trésor, non l’île, mais l’œuf lui-même! Il suffisait pour y accéder de briser la coquille. Mais le temps avait passé, et la chose était désormais impossible. Si à l’époque cet œuf valait bien moins que les perles qu’il contenait, les valeurs s’étaient désormais inversées. De nos jours, la mappemonde signée Blaeu dépassait largement le prix de quelques boulettes de nacre. Pas question de forcer le coffret pour accéder au trésor. Cet œuf était assimilable à ces bouteilles de grands crus dont seuls l’âge et l’étiquette font le prix, et que personne ne se risquerait à déboucher. Paradoxe affligeant, c’est parfois l’emballage seul qui donne sa valeur au paquet. J’en ai désormais la preuve par l’œuf.
Hervé Picart
© Le Castor Astral, éditeur / février 2012
09:50 Publié dans Les chroniques de l'antiquaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : oeuf, antiquaire, trésor


