lundi, 20 février 2012
Dernier soupir
Tout avait commencé au retour d’une pause hivernale durant laquelle le magasin était resté fermé plusieurs jours. Raisons familiales en ce qui me concernait, motifs inavoués pour ma cachottière d’assistante. Une fois le rideau de fer levé, nous constatâmes que le chauffage était tombé en panne pendant notre absence. Il régnait sur nos bibelots un froid de glacière, deux ou trois degrés pas plus. J’investis aussitôt le tableau électrique pour réparer les dégâts et alimenter à nouveau nos radiateurs. Tandis que je m’employais à vérifier fusibles et différentiel, Lauren poussa un « ça alors ! » sonore du fond de la boutique. Je m’empressai de la rejoindre. Ma collaboratrice était figée, bouche bée, devant un buste de marbre représentant je ne sais quel
Adonis. Ce n’était pas ce charmant minois sculpté qui avait pétrifié Lauren, mais le spectacle étonnant qu’il offrait. Dans l’air glacé de la boutique flottait un peu de buée à la hauteur de ses narines, comme si l’éphèbe de pierre respirait pour de bon, condensant dans le froid cette vapeur impossible. Bien qu’intrigué, je trouvais suffisamment de présence d’esprit pour plaisanter de la situation. Je rappelai à Lauren lui avoir répété qu’à la question «Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?» il fallait répondre oui sans la moindre hésitation. Elle en avait ce jour-là une preuve supplémentaire. « Il se peut qu’il y en ait d’autres qui s’époumonent ainsi, ajoutai-je même. »
Lauren prit cette boutade au sérieux. Elle inspecta la boutique en tous sens, à la recherche d’autres halos de buée. Elle recensa en effet plusieurs souffles suspects : l’un sortant d’une huile sur toile représentant une couturière au travail, un autre d’un massif cerf de bronze, quelques-uns de différents masques exposés dans le Méandre. Uniquement des articles qui se languissaient chez nous depuis plusieurs années. Lauren n’était pas du genre à admettre sans regimber ce genre de fantasmagorie, mais elle me parut à cet instant prête à accepter l’improbable : à ses yeux, L’Arcamonde était bel et bien hanté. L’air amusé que j’adoptai tandis qu’elle déballait ses craintes ne fit que l’exaspérer.
« Comment pouvez-vous trouver cela divertissant ? s’égosilla-t-elle. À moins qu’il ne s’agisse d’une facétie de votre part, bien sûr… » Je l’assurai aussitôt qu’elle n’était pas victime d’une de mes plaisanteries. En réalité, j’avais bien une explication à lui proposer, mais je redoutais qu’elle ne lui parût encore plus invraisemblable que le reste. Je tentai néanmoins de lui dévoiler la source de ces vapeurs douteuses. Il y avait quelques années de cela, un fidèle client du magasin n’avait un jour pris à part. C’était un ancien professeur de droit, déjà fort pris par l’âge, du nom de Geert Verbroeckhoven. Il m’avait tiré par la manche jusque dans le recoin le moins éclairé du magasin, avec les gestes évasifs et la voix assourdie du pire conspirateur. Il me présenta alors un curieux petit dispositif. Celui-ci était constitué d’un flacon de cristal couronné d’une poire à aspirer et muni d’un tube souple se terminant par un embout buccal analogue à ceux que les scaphandriers se calent entre les incisives. « Il s’agit d’un ultimoscule. » murmura-t-il entre les dents qui lui restaient. Face à mon étonnement, il m’expliqua que ce terme résultait de la contraction de l’expression latine ultimum osculum, à savoir le dernier baiser. Il me rappela que chez les Romains, les rites funéraires en vigueur imposaient aux héritiers mâles de recueillir sur les lèvres des mourants l’ultime soupir que ceux-ci exhalaient. Il fallait éviter que l’anima de la famille ne s’évapore dans les airs. Dès que l’héritier chargé de veiller son patriarche agonisant sentait monter le dernier souffle – il paraît que cela se perçoit aussi aisément qu’un éternuement qui se prépare… -, il approchait sa bouche de celle du bientôt défunt, et gobait à la volée l’âme de celui-ci en train de s’échapper. Certains esprits superstitieux, bien des siècles plus tard, avaient adopté ce rituel douteux, tout en en perfectionnant la technique. On avait ainsi inventé cet ultimoscule destiné à effectuer avec plus de commodité – et moins de morbidité – cette opération pneumatique.
Geert Verbroeckhoven m’assura que le flacon qu’il tenait en mains était ainsi gorgé de l’haleine de ses ancêtres. Il me réclama alors comme le plus grand des services de veiller personnellement à recueillir son propre dernier soupir : il n’avait aucun parent qui pût ou souhaitât se charger de cette besogne. Il allait me confier sa fiole et quand il sentirait son heure venir, il me ferait appeler par l’assistante de vie qu’il employait à plein temps mais qui se refusait pourtant à l’assister dans ses derniers instants. Je ne reçus jamais cet appel. J’appris bien des mois plus tard que mon client était passé sous un tramway à Bruxelles et qu’il avait relâché son ultime souffle au grand vent qui balayait ce jour-là la Rue Royale. Je remisai donc l’ultimoscule parmi les articles d’Arcamonde interdits à la vente, de peur qu’une cliente inconséquente n’aille remplir de Chanel le flacon où flottaient tous les derniers soupirs de la famille Verbroeckhoven. J’appris à Lauren que lors d’un rangement un peu trop enfiévré, j’avais laissé échapper la précieuse burette. Celle-ci s’était brisée au milieu de la boutique, laissant se répandre un peu partout son vaporeux contenu. Je supposais donc que ces souffles orphelins avaient jugé bon de trouver refuge auprès de certains de nos articles qui présentaient visage humain : statues, portraits, masques, et qu’ils s’y étaient fixés avec un vain espoir de réincarnation. Le froid polaire de cette journée de panne venait de nous dénoncer leur présence.
Lauren me contempla d’un air ébahi, ne sachant si elle devait considérer cette histoire comme une galéjade supplémentaire de ma part ou comme l’un de ces doux mystères qui faisaient depuis toujours le charme de L’Arcamonde. Puis elle se précipita pour remonter du sous-sol une énorme dame-jeanne
. Quand je lui demandai l’usage qu’elle comptait en faire, elle me déclara tout net qu’il faudrait bien un aussi vaste cruchon pour recueillir le dernier soupir d’un fieffé fabulateur comme moi.
Hervé Picart
© Le Castor Astral, éditeur / février 2012
10:08 Publié dans Les chroniques de l'antiquaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arcamonde, antiquaire, soupirs, mort



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